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Eric VERDIER : "Coparentalité ou domination ?" - Association [Les Papas = Les Mamans]

Eric VERDIER : "Coparentalité ou domination ?"

vendredi 5 mai 2006
par Gérard REVEREND
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Si la domination dite « masculine » est un invariant d’un point de vue sociologique et anthropologique dans la quasi-totalité des sociétés humaines, la primauté du rôle de la mère sur la construction psychologique et identitaire de l’enfant l’est tout autant.

Dans les sociétés dites improprement « patriarcales », le père ne s’intéresse véritablement aux enfants qu’à un âge relativement avancé, et plus particulièrement aux garçons qu’il va initier à l’apprentissage de la virilité. Ce sont les mères qui s’occupent donc de l’éducation des enfants des deux sexes, puis exclusivement de celle des filles jusqu’à ce qu’elles soient en âge de se marier.

Autrement dit, les mères ont le pouvoir sur leur fille jusqu’à ce qu’elles deviennent mères elles-mêmes, alors que les fils occupent le champ du pouvoir viriarcal dès qu’ils ne sont plus sous leur influence, comme si les deux parents ne pouvaient simultanément exercer leur influence. Inversement, les pères bénéficient du pouvoir que leur confère leur position sociale de dominant, sur tous les espaces autres que la relation mère-enfant. C’est donc la puissance de l’homme, et non celle du père, et celle de la mère, et non celle de la femme, qui dessinent les contours de la construction psychique de ces filles et ces fils, ce que révèle la fragilisation de la puissance paternelle contemporaine, lorsque le viriarcat n’est plus là pour l’étayer.

Et ce sont les mères et leurs fils-hommes qui se partagent un jeu de dominations croisées entre l’espace privé et l’espace public, autant sur les pères que sur les filles-femmes. Autrement dit, la domination viriarcale (car rien n’est intrinsèquement dominant ni dominé dans la masculinité ou la féminité) d’un point de vue sociologique ne peut s’appréhender seule, sans la question de la domination maternelle sur le plan psychologique : la loi du plus fort, celle des fils, symboliquement associée à la première, ne peut exister sans la puissance de leur enchaînement au lien maternel, et leur volonté de s’en émanciper, en tant que prérogative d’une autre forme de toute-puissance, celle de leur mère.

Le terme le plus exact pour désigner les mécanismes de domination sexués et sexuels à l’œuvre devrait être donc celui de « matriarcat viriarcal » mais nous lui préférons celui de « domination materno-viriarcale ». La tentation d’infantilisation des hommes et de victimisation des mères pourrait en être l’un des révélateurs, au jour où la prise de conscience de la transformation des rapports sociaux de sexe est à son apogée.

La question du genre y est directement articulée. Mais il nous faut au préalable discerner les quatre composantes de l’identité : l’identité sexuée (le sexe biologique), l’identité sexuelle (le sexe psychique), l’identité de genre (le sexe social), et l’orientation sexuelle (donnée psycho-socio-affective). Dans le psychisme, ces quatre dimensions coexistent, et sont parfois en opposition avec ce qui est montré, voire le corps lui-même.

Ainsi, indépendamment de son sexe de naissance et toutes les combinaisons étant possibles, une personne peut être mâle ou femelle, se sentir homme ou femme, se présenter comme masculine ou féminine, et s’identifier enfin comme homosexuel ou hétérosexuel.

L’intégrisme identitaire, idéologie directement issue de la valence différentielle des sexes, impose de voir l’identité humaine nécessairement divisée en deux, suivant deux chaînes de signifiants opposés : un mâle humain est forcément un homme masculin et hétérosexuel, et une femelle humaine se doit d’être femme féminine et potentiellement homosexuelle. Déplacer l’un de ces éléments pour un individu le rapproche invariablement de la chaîne de signifiants complémentaires.

Mais en réalité, ni la nature, ni la culture n’aiment les oppositions binaires, et dans chacun de ces champs, il existe des « entre-deux » : les hermaphrodites pour le champ biologique, les transsexuel-le-s pour le psychique, les androgynes pour le social, et les bisexuel-le-s pour celui de la sexualité.

Et si la question du genre nous interpelle si fortement, c’est qu’elle situe spécifiquement le lieu de la véritable transgression, celle qui est sanctionnée car la seule visible (les trois autres champs peuvent demeurer masqués) et qui désignent par là même ceux et celles qui trahissent la chaîne de stéréotypes binaires qui leur est imposée.

Car si l’homme domine la femme, et la mère le père, comment ce jeu de domination croisées entre la toute-puissance de l’homme et celui de sa mère va-t’il s’opérer dans l’entre-femmes, dans l’entre-hommes, et entre hommes et femmes ?

Précisément à partir du genre : ce sont les hommes dits « féminins » (et doublement s’ils sont pères), et les femmes au comportement « masculin » (d’autant plus qu’elles ne sont pas mères), qui sont pointés du doigt, parfois jusqu’à la violence la plus extrême, qu’il s’agisse de jeunes enfants, d’adolescents ou d’adultes économiquement productifs où l’on va les cantonner dans des domaines réservés.

Au niveau du couple, la violence de l’homme sur la femme s’articule précisément là où la femme montre des signes d’émancipation du joug viriarcal. Quant au domaine de la parentalité, la domination maternelle s’exerce d’autant plus fortement que les pères montrent une part de « féminité », notamment parce qu’ils revendiquent une place quotidienne auprès de leurs enfants. Dans l’entre-hommes, la domination masculine s’exerce d’abord et avant tout par les plus « virils », en fonction des codes sociaux qui définissent la masculinité, sur ceux qui sont les plus faibles et donc les plus proches de la féminité, ou sur ceux qui refusent de considérer les femmes comme inférieures.

Dans l’entre-femmes, la domination maternelle s’exerce prioritairement sur celles qui cherchent avant tout à s’en émanciper, là aussi incarnée par la « masculinité » de certains de leurs comportements, ou le fait de considérer le père à une place égale de celui de la mère.

Ainsi, pour parvenir enfin à briser les stéréotypes qui enferment nos enfants dans cette domination croisée des genres, il est décisif de célébrer la diversité des individus, et de séparer la conjugalité et la parentalité. La conjugalité concerne deux individus qui vivent une relation de couple, quelque soit leur sexe, et par définition soumise aux aléas de la vie.

La parentalité part de la relation à l’enfant, est éternelle, et peut être plus large et plus complexe que la seule conjugalité. Ce n’est pas la famille qui est menacée aujourd’hui, ce sont des repères d’un autre âge, devenus obsolètes et qui sont discriminants lorsqu’ils sont appliqués de force. Toutes les formes de famille contemporaines ont toujours existé, mais certaines opprimées et cachées : enfants hors mariage, séparation, homosexualité d’un parent, recomposition, sans parler des modèles proposés par d’autres cultures...

Il faut les reconnaître aujourd’hui pleinement, les éclaircir pour les comprendre. Un enfant a toujours, nécessairement, deux parents biologiques de sexes différents, mais parfois la loi elle-même entretient soigneusement le secret sur ces origines, au mépris des dégâts psychiques sur l’enfant. Et l’enfant peut avoir un ou des parents “ de substitution “ lorsque l’un ou les deux ne sont plus là, et pas forcément du même sexe que le parent manquant. Il peut aussi avoir des parents “ additifs ”, issus de la recomposition du couple parental d’origine, ou préexistants à la conception de l’enfant.

Chacun de ces parents devrait se voir reconnus et codifiés des droits et des devoirs vis-à-vis de l’enfant, et quels que soient leur sexe. C’est pour ces raisons qu’il vaut mieux parler plus globalement de coparentalité, au lieu d’ « homoparentalité », car il s’agit d’un terme homophobe, comme s’il s’agissait de familles à part.

Et puis la coparentalité, c’est aussi reconnaître que deux parents valent mieux qu’un, et que renforcer la toute-puissance voire la disqualification d’un seul parent sur l’autre est profondément destructeur pour un enfant, qu’il s’agisse par exemple d’une mère vis-à-vis d’un père, ou d’un parent qui a des droits vis-à-vis de celui qui n’en a pas. Dans une époque où les cartes paraissent brouillées quand on parle de modèle de famille, la notion de coparentalité est en train de devenir une nouvelle norme, incluant tous les modèles pour n’en bannir qu’un : celui de l’objétisation de l’enfant au profit d’un seul adulte.

Et comme le dit Elisabeth Badinter, peut-être accompagnerons-nous plus sereinement cette véritable révolution dans l’histoire de l’humanité, celle qui nous sort de la violence de notre animalité : il n’y a plus deux genres aujourd’hui, le masculin et le féminin, qui s’affrontent et cherchent tour à tour à dominer ou à régler ses comptes avec l’autre, mais autant de genres que d’être humains, à l’image de l’infinité des couleurs de l’arc-en-ciel.

Permettons à nos enfants de réussir cette extraordinaire ouverture sur le monde de demain, et d’advenir en tant qu’être respectés dans leur singularité, et non des caricatures sans cesse renforcées de stéréotypes d’un autre âge, où chaque enfant est en quelque sorte le clone du parent de même sexe et la propriété du parent de sexe dit opposé...

Pour cela, nous devons être en paix avec nos propres ambivalences et désirs cachés, afin de protéger celles et ceux de ces enfants qui font encore figure de précurseurs, puis pour permettre à tous les autres de suivre cette voie et de pouvoir dire oui à ce qu’ils sont vraiment, au lieu de chercher vainement à le réprimer.

Déjà, célébrer le fait d’être femme sans forcément devenir mère, et à l’inverse valoriser l’identité paternelle chez les hommes, ébranle cet étau archaïque qu’est la domination materno-viriarcale.


Eric Verdier, Psychologue-psychothérapeute, chercheur à la Ligue des droits de l’Homme, Co-auteur de « Homosexualités et suicide » et de « Petit manuel de gayrilla à l’usage des jeunes » aux Editions H&O.


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