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Les papas poules en mal de reconnaissance, La Croix, 06/01/2010 - Association [Les Papas = Les Mamans]

Les papas poules en mal de reconnaissance, La Croix, 06/01/2010

mercredi 23 juin 2010
par Administration
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Entre le papa surprotecteur et le père moderne soucieux de laisser parler sa part féminine, la frontière est parfois floue. Les intéressés eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver

Comme souvent quand on parle d’un sujet dans l’air du temps, la scène se passe sur un plateau de télévision, en l’occurrence celui de « Panique dans l’oreillette » sur France 2, où une célébrité est gentiment piégée par ses proches. La victime de ce soir de novembre dernier est le comédien Michel Leeb, célèbre pour son interprétation au théâtre de Madame Doubtfire, une comédie tirée du film du même nom, où un père se déguise en femme de ménage pour voir ses enfants.

Lancé par l’animateur, un petit film surgit sur l’écran dans lequel les enfants de Michel Leeb, de jeunes adultes, le titillent joyeusement sur sa tendance à jouer les papas poules. Sourire un peu gêné, puis franc éclat de rire de l’intéressé qui ne peut qu’avouer… Interrogé par La Croix sur le sujet quelques jours plus tard, il aura cette phrase magnifique. « Papa poule ? Moi ? C’est vrai, mais surtout pour mes filles. Parce que mes garçons, ils font ce qu’ils veulent. »

Voilà pour le papa poule assumé, sympathique, presque un personnage de comédie, qui fait sourire avec indulgence dans les familles. Ainsi, Jean-Pierre Nolet se fait gentiment secouer par sa femme à propos du petit dernier de 12 ans, que son père… materne. « Avec les deux aînés, dit-elle, c’était un père autoritaire, exigeant qui passait son temps à les embarquer dans des balades en VTT ou sur des terrains de foot. Mais avec le dernier c’est différent. Il surveille ses devoirs, s’inquiète de sa santé, c’est tout juste s’il le laisse sortir chercher du pain. »

« D’abord, les dix ans d’écart entre les deux aînés et le dernier ont fait que j’ai… vieilli, justifie l’intéressé. Je n’ai plus tellement envie de courir la forêt avec Éric, d’autant qu’il a un tempérament beaucoup moins sportif que ses frères. Mais je crois aussi que j’ai envie de retarder le moment où il va se détacher de moi. Avec les deux autres, je n’ai rien vu venir. Éric va avoir 12 ans et je vis avec lui les derniers instants où je peux aller l’embrasser dans son lit, le prendre contre moi au cinéma sans qu’il me repousse. »

Des papas pas très sérieux ? La faute à une certaine imagerie véhiculée par les films

Gentiment protecteur, un brin angoissé, voire macho quand il s’agit de ses filles, ce serait donc la version souriante du papa poule assumé. Mais il y en a une autre, beaucoup moins facile à porter pour les intéressés. Aux antipodes de Michel Leeb ou Jean-Pierre Nolet, voici Christian Bernard, un homme de 42 ans qui a la garde de sa grande fille de 16 ans et s’occupe régulièrement de son fils de 6 ans qui vit chez sa mère.

« J’assume entièrement l’éducation de ma fille ; du coup à la maison c’est moi qui fais les courses, le ménage, le repassage. Mais je déteste le terme de papa poule, pour moi péjoratif. Quand on le prononce, on pense forcément à un gars gentil, un peu asexué, en manque de maternité, bref un type pas viril. C’est vrai, j’ai un besoin de tendresse, de câlins et j’aime m’occuper de ma maison, mais je n’ai pas pour autant l’impression de ne pas jouer mon rôle de père. D’ailleurs, si je fais du shopping avec ma grande fille, cela ne m’empêche pas de bricoler la moto ou de jouer au foot avec mon fils quand il est là. J’ai souvent l’impression d’être un ovni. Avec les personnes que je ne connais pas, les femmes en particulier, je me garde bien de raconter ma vie. J’assume ce que je suis, mais j’attends d’être en confiance avec les gens pour me livrer. »

La faute à une certaine imagerie véhiculée par nombre de films qui ont donné à ces papas câlins la réputation de types pas très sérieux ? André Rauch, historien spécialiste du masculin-féminin et auteur d’un passionnant essai sur l’histoire de la paternité (1), situe l’affaire en 1980, avec la sortie du célèbre Kramer contre Kramer, où on voit Dustin Hoffmann en père inconséquent et divorcé de la très organisée Merryl Streep : « Après 1968, on a commencé à s’intéresser de près au rôle du père et à lui chercher une définition moins classique, rappelle l’historien. Une dizaine d’années après, ce film, suivi par beaucoup d’autres, a dévoyé ce que certains considéraient comme un progrès ».

D’une certaine manière, la société traditionnelle s’est vengée en inventant ce père irresponsable, la télévision française emboîtant le pas avec une série intitulée Les Papas poules, puis le cinéma a suivi en 1985 avec l’inénarrable Trois hommes et un couffin, où le plus « poule » des trois compères chargés du bébé, incarné par Michel Boujenah, est un dessinateur de BD peu porté sur le boulot et pas très heureux dans ses conquêtes féminines. Bref, très loin du modèle traditionnel de la… masculinité.

Les hommes assument aujourd’hui 40 % tâches parentales

Un rien moqueur, le portrait prend carrément un tour critique dans l’esprit de certains psys qui voient dans ces papas-là un dévoiement de la paternité et de sa fonction traditionnelle de séparateur du cocon maternel, tel que l’a défini la psychanalyse au XXe siècle. Sans tomber dans les positions du pédiatre Aldo Naouri qui lance régulièrement l’anathème contre les parents et les pères trop « mous », le professeur Marcel Rufo met en garde les papas poules contre une dérive de leur métier de père.

Son de cloche carrément opposé chez Simone Korff-Sausse, auteur d’un ouvrage paru en 2009 au titre évocateur : L’Éloge des pères (2). « S’il est présent, tendre, attentif, on le traite de papa poule, le voyant comme un double, ou pire, un concurrent de la mère. Quoi qu’il fasse ça ne va jamais ! À croire que tout le monde a la nostalgie du pater familias, autoritaire et distant, et qu’on ne supporte pas de le voir occuper une nouvelle place. Faut-il encore le répéter ? Le monde a changé depuis quarante ans : pour les mères, pour les enfants, et aussi pour les pères. »

Une profession de foi confirmée par l’étude menée depuis 2002 par la sociologue Marie-Agnès Barrère-Maurisson et consacrée au temps parental. « Si on s’en tient à la répartition des tâches domestiques, les hommes n’ont pas beaucoup progressé, dit-elle. Par contre, notre étude montre que les tâches parentales (faire manger les petits, les accompagner dans leurs activités, surveiller les devoirs, lire des histoires) sont beaucoup mieux réparties. Les hommes en assument 40 % aujourd’hui. »

Au-delà de l’aspect psychologique, les papas poules sont aussi le produit de l’économie et du tissu social de leur époque. Compte tenu de l’augmentation du nombre des divorces et des gardes alternées, beaucoup de pères assument seuls tout ou partie de l’éducation de leurs enfants : le psychiatre Patrice Huerre vient d’ailleurs de leur consacrer un livre, à paraître prochainement.

Mais il y a aussi la montée du chômage, l’envol professionnel de certaines femmes et la démocratisation du travail à domicile qui oblige (ou permet, c’est selon) aux pères d’être plus présents à la maison. « Ma femme fait une carrière brillante et moi j’étais instituteur à mi-temps et auteur pour enfants, raconte Stéphane Daniel. Quand nos enfants sont nés, le choix a été vite fait : j’étais déjà en grande partie à la maison, j’y suis resté, et figurez-vous que j’ai adoré ça. La seule chose que je n’aime pas, c’est le mot papa poule. Mais pour le reste j’assume parfaitement de ne pas faire comme tout le monde, au contraire, je crois que ça me plaît. »


Jean-François FOURNEL

(1) Père d’hier, pères d’aujourd’hui, d’André Rauch (Éd. Nathan, 166 p., 14,95 €).
(2)
Éloge des pères, de Simone Korff-Sausse (Éd. Hachette Littérature, 154 p., 13,50 €).

 

Source : http://www.la-croix.com/Les-papas-p...


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